Journalisme sous ia : que retenir de l’expérimentation d'« il foglio ai » ?

Journalisme sous ia : que retenir de l’expérimentation d'« il foglio ai » ?


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La Une de la première édition du supplément d'« Il Foglio » fabriqué par intelligence artificielle, le 18 mars 2025. © Crédits photo : capture d'écran « Il Foglio » Durant quatre


semaines, le quotidien italien « Il Foglio » a édité un supplément présenté comme « le premier journal au monde réalisé entièrement avec l’intelligence artificielle ». Retour sur ce test


volontairement provocateur. Beniamino Morante Publié le 11 avril 2025 En tout et pour tout, l’opération prenait moins de cinq minutes. Claudio Cerasa chaussait ses lunettes, lançait ChatGPT


Pro, et tapotait sa requête sur le clavier. _« J’ai besoin d’un article de 4 500 caractères dans lequel tu expliques, en vue de la manifestation du Mouvement 5 étoiles pour la paix, pourquoi


le seul réarmement qu’il faudrait combattre est celui de la Russie, qui est en train de rendre Poutine encore plus agressif que par le passé avec l’Ukraine. Écris dans le style du _Foglio_


et de façon simple. Il me faut des chiffres dans l’article. »_ Le temps de déguster un café, le résultat apparaissait à l’écran. Un éditorial complet avec titre et chapô, une argumentation


claire et une syntaxe irréprochable. Le directeur d’_Il Foglio_ le parcourait attentivement avant de le valider et de le publier (ici dans l’édition du 4 avril). Sans aucune modification.


BOUTEILLE DE CHAMPAGNE Depuis le 18 mars et pendant quatre semaines, le journal italien _Il Foglio_ a édité _Il Foglio AI_. Une _« expérimentation »_ présentée comme _« le premier journal au


monde réalisé entièrement avec l’intelligence artificielle »_._ « L’IA sera utilisée pour tout : l’écriture, les titres, les chapô, les citations, et même pour l’ironie. Nous, les


journalistes, nous nous limiterons à poser les questions et nous lirons les réponses dans _Il Foglio AI_. »_ Quel intérêt pour une rédaction de se faire remplacer par une intelligence


artificielle (IA) en réalisant une hantise qui pèse de plus en plus lourdement sur la profession ? Claudio Cerasa, le directeur, plaide pour la provocation utile : _« On voulait jeter un


pavé dans la mare, faire passer le débat sur l’IA dans le journalisme de l’état gazeux à l’état solide, faire comprendre que l’IA est déjà un concurrent pour les journalistes_._ Force est de


constater que l’intelligence artificielle est déjà en train de dépasser toutes nos attentes, mais notre style d’écriture est unique, c’est pourquoi nous n’avons pas eu peur de nous


confronter à l’intelligence artificielle. »_ En Italie, _Il Foglio_ est un titre à part. Une dizaine de pages, une maquette austère, et une étiquette de « journal intello snob » ironiquement


revendiquée. Diffusé à 29 000 exemplaires, il compte 22 journalistes. Média d’opinion, _Il Foglio_ se préoccupe davantage de commenter les nouvelles que de les dénicher. Adepte des petites


provocations, la rédaction s’était déjà amusée, il y a deux ans, à « cacher » des articles écrits par l’IA dans ses colonnes. _« On offrait un abonnement gratuit et une bouteille de


champagne à ceux qui arrivaient à tous les identifier,_ retrace Claudio Cerasa. _Les lecteurs y parvenaient généralement, mais ils faisaient aussi des erreurs parfois, ça nous a permis de


nous interroger sur notre style, et de nous améliorer. Par exemple, on a commencé à éviter les articles où l’on explique trop les choses schématiquement : point A, point B. »_ > « Quand 


la question est très ouverte, l’IA a tendance à > inventer » À première vue, le « Foglio AI » se présentait comme un véritable doublon du journal « humain », dont il partageait la


maquette. À l’exception de la mention « texte réalisé avec IA », qui accompagnait tous les articles des quatre pages de ce supplément publié du mardi au vendredi. _« Le principe, c’est qu’on


ne touch[ait] pas aux textes de la machine,_ détaille Cerasa. _Si un papier ne correspond[ait] pas à la ligne éditoriale, on lui demand[ait] de le refaire en changeant les consignes. »_ Une


fois les pages remplies, tous les articles étaient passés au peigne fin pour vérifier qu’il n’y avait pas d’erreurs trop grossières dont la rédaction pourrait être tenue pour responsable.


Car oui, l’IA peut se tromper. Et pire,_ _elle invente_. « On lui avait demandé quels avaient été les épisodes d’antisémitisme liés à la culture dans les deux dernières années et elle en a


créé un de toutes pièces, _dévoile Cerasa._ En général, quand la question est très ouverte, elle a tendance à inventer »_. « UN JOUR SANS FIN ALGORITHMIQUE » Mystère de la technologie,


ChatGPT Pro a aussi une tendance récurrente à ne pas reconnaître la victoire de Donald Trump, ou plutôt _« à faire comme s’il n’avait pas encore été élu »_, précise le directeur. Visiblement


amusé, Cerasa a alors demandé à la machine les raisons de cette attitude. Il en naquit un autre article dans lequel ChatGPT Pro avoua être coincé dans _« un jour sans fin algorithmique… Si


je considère Trump comme un personnage qui pourrait revenir, je ne suis pas contraint d’affronter le fait qu’il est déjà revenu. »_ Manifestement, la machine sait produire de l’ironie. La


rédaction s’en est rendu compte, et a truffé _Il Foglio IA_ d’articles décalés, comme des interviews imaginaires, des imitations de discours de politiques, des reconstructions fantaisistes


de réunions de gouvernement, ou des séances d’auto-psychanalyse de l’IA. Plus ou moins réussis, ces exercices de style peuvent être amusants pour le lecteur, mais au fond, ils ne disent pas


grand-chose sur le véritable potentiel d’une IA à remplacer un journaliste en chair et en os. DISSERTATION Il faut donc observer les articles plus « sérieux », qui calquaient vraiment un


certain modèle de papier d’_Il Foglio _: les « commentaires » sur l’actualité. _« Lorsqu’elle doit faire un éditorial et qu’elle reçoit une consigne claire en termes de style et de thème,


elle se débrouille assez bien », _commente Cerasa. Généralement, même si la qualité fluctuait d’un article à l’autre, les papiers qui défendaient une thèse précise étaient en effet plutôt


agréables à lire, et collaient parfaitement à la ligne éditoriale du _Foglio_ : libérale, europhile, atlantiste. Très cartésiens, les articles de la machine ont néanmoins une structure qui


tient plus de la dissertation que du véritable article et souffrent parfois de conclusions un brin pompeuses. Exemple : dans l’édition du 1er avril, lorsqu’_Il Foglio IA _fait un détour par


l’Hexagone, pour s’attaquer à ces souverainistes européens vent debout contre la condamnation de Marine Le Pen. _« Nous ne pouvons pas accepter que l’indignation quant au sort judiciaire de


Le Pen soit vendue comme une bataille pour la démocratie. “Je suis Marine” [comme l’a écrit Orban] n’est pas un slogan de liberté, mais plutôt un symptôme de la tentation autoritaire qui se


déguise en rébellion. »_ « UN PLAFOND DE VERRE » Ce style un peu plat est la principale critique que Mauro Zanon, correspondant à Paris du « vrai » _Foglio_, émet à l’encontre des articles


signés par ChatGPT Pro. _« L’IA se frotte à un plafond de verre, on sent une limite en termes de créativité, elle ne fait jamais des associations d’idées contre-intuitives, tandis que notre


journalisme se fonde sur des métaphores qui sont le fruit d’un bagage culturel personnel. On peut comparer la carrière d’un politique à celle d’un footballeur, par exemple, et ça l’IA ne


peut pas le faire. Du moins pour l’instant. »_ Preuve en est, dans cette même édition du 1er avril, dans le _Foglio_ standard, le fondateur du journal_,_ Giuliano Ferrara, commentait aussi


les déboires judiciaires de Marine Le Pen en comparant la députée du RN à _« une tricoteuse, ces femmes qui tissaient sous la guillotine érigée pour éliminer les ennemis de la démocratie


jacobine »_. Assurément plus original que le commentaire de la machine. > « Pour moi, c’est un véritable but contre son camp » Aux yeux de la rédaction du journal, cette expérimentation


démontre le caractère irremplaçable du talent de ses journalistes. Problème, ce qui apparaît, en interne, comme une opération réussie n’est pas forcément perçu de la sorte à l’extérieur. _« 


On a fourni la preuve qu’une machine peut bien faire ce que fait un être humain,_ _alors que les éditeurs cherchent toujours des opportunités de réduire les effectifs »_, soupire Vittorio


Roidi, journaliste auteur d’un ouvrage sur l’impact de l’IA sur les médias. _« Pour moi, c’est un véritable but contre son camp, une provocation dans le style du _Foglio_, mais qui finit par


montrer que le journalisme d’opinion est réplicable par une machine »,_ abonde Alberto Puliafito, directeur du média en ligne _Slow News_ et rédacteur d’une newsletter hebdomadaire sur


l’intelligence artificielle._ « L’IA, je m’en sers aussi, mais pour l’analyse de données, la transcription d’interview ou l’extraction d’infos d’un document. C’est un allié pour me libérer


du temps pour les interviews, pour aller sur le terrain, prendre des photos. Faire des choses que seuls les humains peuvent faire. »_ UN EFFET SUR LES VENTES Depuis son bureau situé en plein


centre-ville de Rome, Cerasa semble peu touché par ces critiques, et préfère égrener les bons résultats. _« 99 % des retours qu’on a des lecteurs sont positifs et amusés, et il y a eu un


vrai effet sur les ventes, qui ont augmenté de 70 % lors de la première semaine d’expérimentation. Certains ont même découvert _Il Foglio_ grâce à sa version artificielle », _se réjouit le


quadragénaire. Et maintenant ? Giulia Pompili, journaliste du _Foglio _spécialiste de l’Asie, ne se montre pas inquiète_. « On sait très bien qu’énormément de rédactions utilisent déjà


ChatGPT pour être plus rapides sur la dernière news, mais qu’elles ont honte de le dire. Je crois que, pour maintenir un rapport de confiance entre les journalistes et les lecteurs, la


transparence est fondamentale_. _C’est pour ça que l’expérimentation nous a plu, car elle a tracé une ligne nette entre journalistes en chair et en os et intelligence artificielle, en


montrant ses points de force et ses limites. Il faudrait avoir plus de sincérité en disant que oui, on peut l’utiliser : à condition d’en faire un usage correct. »_ Claudio Cerasa maintient


le suspense : _« Samedi, on annoncera quelque chose, _concède, mystérieux, le directeur du _Foglio_._ C’est une surprise, mais ce que je peux dire c’est que l’expérimentation ne s’arrêtera


pas. Elle continuera sous d’autres formes. »_